02-11-07

Ne pas oublier les enfants de Beslan

Jacques Sapir 1er septembre 2007

Le troisième anniversaire de la tragédie de Beslan devrait être une occasion pour en honorer les victimes et tirer les leçons de cet événement dramatique. Pourtant, Beslan est soit oublié par les uns soit transformé en un thème de propagande par les autres.

La tragédie de Beslan en elle-même est telles que certaines vérités semblent avoir du mal à s’imposer. Si l’assaut désordonné conduisit à un massacre on oublie trop vite que ce dernier n’eut lieu qu’en raison de la décision prises par des combattants indépendantistes tchétchènes, liés à la mouvance religieuse fanatique, de prendre en otage des enfants, dont un grand nombre étaient en bas age. Les preneurs d’otages n’avaient pas hésité à priver les enfants d’eau, les conduisant à une mort certaine si rien d’autre n’était arrivé.

L’assaut donné au groupe scolaire conduisit à un massacre, mais il permit cependant de sauver une bonne partie des enfants pris en otage. Les conditions de l’assaut et les pertes subies par les unités anti-terroristes ne vont pas dans le sens de ceux qui affirment que la décision avait été prise à Moscou. En effet, peut-on penser que si le gouvernement russe avait ordonné l’assaut les unités anti-terroristes (l’équivalent russe de notre GIGN) se seraient trouvées à plusieurs centaines de mètres du lieu de l’attaque ? Peut-on imaginer que si l’assaut avait été planifié, les hommes et officiers de ces unités auraient dû se frayer un passage au milieu d’une foule en armes sans avoir eu le temps d’endosser les gilets pare-balles et de prendre les équipements réglementaires ?La réalité des conditions de l’assaut dément les affirmations sur une décision planifiée dont on voudrait attribuer la responsabilité au président russe Vladimir Poutine. L’assaut fut donné sur la base de décisions locales, elles-mêmes prises dans des conditions chaotiques et sans aucune coordination entre les diverses autorités présentes.

Cette réalité permet aussi de bien identifier les responsabilités connexes dans cette tragédie. Si la première responsabilité incombe pleinement et totalement à ceux qui décidèrent et conduisirent cette prise d’otages, le chaos qui régna localement durant l’événement montre que les autorités locales furent irrémédiablement dépassées. Ainsi, le site de la prise d’otages ne fut jamais pleinement isolé et sécurisé. Comme on l’a dit, une partie de la population de Beslan avait pu se rendre sur les lieux et des centaines d’hommes en armes, pour la plupart des civils, créaient une atmosphère de tension et de confusion extrême. Les différentes forces de sécurité, locales et fédérales, n’étaient nullement coordonnées et il manqua en permanence l’unité de commandement qui est essentielle dans une situation aussi complexe et où autant de vies humaines sont en jeu.Si des critiques doivent être faites, elles ne concernent pas Moscou directement, mais bien les autorités à Beslan et dans la république d’Ossétie. On peut aussi faire valoir que, dès qu’il devint évident que le chaos régnait sur place, les autorités fédérales auraient dû suspendre l’action des autorités locales et reprendre la main. Mais, c’est faire trop rapidement peu de cas de la complexité légale et institutionnelle du système fédéral russe. Dire que l’on peut aujourd’hui identifier ce qu’il aurait fallu faire ne signifie pas que les autorités fédérales avaient les moyens légaux d’agir ainsi qu’il eut été souhaitable.On peut, et on doit, critiquer sans complaisance la désorganisation régnant non seulement au sein des forces de sécurités locales mais aussi entre ces forces et les forces fédérales. Des fautes ont été commises à de nombreux niveaux. Néanmoins, il faut se souvenir que la tragédie de Beslan ne s’est pas déroulée dans un pays stable et bien organisé mais en Russie, pays qui fut dévasté par une crise économique et politique de 1992 à 1998. Rappelons aussi que les autorités américaines, bénéficiant pourtant d’immensément plus de moyens matériels et assises sur des bases institutionnelles bien plus solides, se sont révélées incapables de faire face à l’ouragan Katrina en 2005.

L’Ossétie, on l’oublie trop souvent hors de Russie, est l’une des régions les plus pauvres de la Fédération. S’offusquer du manque de moyens n’a ici guère de sens, ou alors signifie que l’on s’institue à dessein procureur dans un procès à visées politiques. L’Ossétie est aussi une région aux équilibres sociaux-politiques délicats. La mise en œuvre des privatisations, entre 1992 et 1996 a été l’occasion de tensions entre différentes communautés. Ces tensions ont pris une tournure d’autant plus aiguë que la région allait s’appauvrissant, fautes des subventions que fournissait l’ancien système soviétique.Ceci conduit à revenir sur l’un des phénomènes qui marqua la tragédie de Beslan, la présence de centaines de civils armés sur les lieux ou immédiatement à proximité du lieu de la prise d’otages. L’action du commando Tchétchène ne visait pas à la libération des prisonniers qui en était le prétexte. Ceux qui avaient décidé cette action voulaient provoquer une guerre civile interethnique dans la région, dont ils espéraient qu’elle deviendrait un incendie embrasant la totalité du Caucase du Nord. En s’attaquant à des enfants, dans une école fréquentée dans une très large majorité par une population culturellement chrétienne, le commando jouait délibérément la carte de l’affrontement ethnico-religieux.

Il fut d’ailleurs sur le point de réussir. En fait la tragédie de Beslan tend à cacher ce qui aurait pu être une tragédie d’une toute autre ampleur au niveau de l’Ossétie, voire du Caucase du Nord. Les autorités locales ont effectivement réagi à partir de clivages ethnique set religieux. Elles ont toléré, voire suscité, l’apparition de groupes armés qui ont commencé à exercer des pressions brutales et injustifiables sur la minorité Ingoutche de la population de Beslan, accusée de complicité dans ce crime atroce qu’était la prise en otages de centaines d’enfants. Ce sont les membres de ces groupes que l’on voit nettement sur les images et les photographies autour du groupe scolaire. C’est cette foule armée, excitée en permanence par de multiples orateurs, qui accroît la confusion et empêche une gestion techniquement maîtrisée de la crise.

La venue de Vladimir Poutine sur place a témoigné de ce que les autorités fédérales russes ont pris la mesure du danger menaçant. La déclaration de Poutine indiquant que les autorités ne tolèreraient rien qui puisse encourager les tensions inter-ethniques, les sanctions prises contre des responsables locaux, montrent que l’on avait alors compris quel était l’objectif réel des preneurs d’otages.

Le gouvernement fédéral devait d’ailleurs, dans les semaines qui suivirent la tragédie, créer une commission spécialement chargée du développement économique et social du Caucase du Nord et multiplier les mesures visant à aider au développement de la région. Ici encore, on peut considérer qu’il eut mieux valu ne pas attendre cette tragédie pour agir. Les signes avant-coureurs étaient clairs dès 2001/2002. on peut aussi considérer que la commission présidentielle, dirigée par Dmitry Kozak, accorde trop d’importance aux dimensions légales et institutionnelles au détriment d’un véritable programme de développement économique régional. On peut penser qu’il aurait été possible d’agir plus tôt et plus efficacement. L’auteur de ces lignes a défendu depuis plusieurs années l’idée que la Russie devait se doter d’une véritable politique d’aménagement du territoire et devait mener une action volontariste contre les asymétries de développement, en particulier dans le sud du pays. Mais, ces critiques sont d’une autre nature que les accusations sans fondement visant à faire des autorités fédérales russes et de Vladimir Poutine en particulier le responsable de cette tragédie. La vérité est que les autorités russes ont réagi en allant dans la bonne direction, et ce quelles que soient les critiques que l’on peut formuler quant à la mise en œuvre de cette politique ou à son intensité.

La tentative de prise de contrôle de la ville de Naltchik, qui eut lieu un an après la tragédie de Beslan illustre d’ailleurs les changements survenus à la suite de cette dernière. Les différents commandos furent rapidement interceptés par les forces de sécurité fédérales et subirent des pertes importantes. Nalchik signifia le début de la fin pour Bassaev, qui fut éliminé quelques mois après.Néanmoins, si le succès de Nalchik montre que les leçons de Beslan ont été tirées, il ne faudrait pas qu’il conduise à leur oubli. La stabilisation du Caucase du Nord ne peut être le produit d’événements militaires. Cette stabilisation passe par le développement économique et social de l’ensemble de la région, une lutte constante contre les discriminations ethniques, une pratique de l’action politique locale qui rejette les clientélismes communautaristes et qui implique une profonde réforme des autorités locales.

Ne pas oublier les enfants de Beslan signifie ne pas oublier qu’il faut investir dans le Caucase du Nord. Investir au sens matériel du terme, et en particulier par des fonds publics pour renover et développer les infrastructures qui conditionnent la vie quotidienne des populations. Investir dans le développement économique en créant les conditions du déploiement d’activités économiques équilibrées et diversifiées. Investir aussi au sens moral et humain, à travers l’éducation et la formation permanente. Investir enfin dans la réforme politique, pour limiter l’arbitraire des autorités locales, source permanente des replis communautaristes, et pour permettre que tous les acteurs locaux aient de manière égale la possibilité de peser sur la politique locale.

C’est au prix de cette action, dont personne ne doit douter qu’elle est complexe et délicate à mettre en œuvre, et qu’elle suscitera bien des oppositions car s’attaquant à des habitudes et des rentes de situation, que le spectre de la violence pourra enfin reculer. C’est en ne relâchant pas l’effort dans ces domaines que les autorités fédérales russes montreront le mieux qu’elles n’ont pas oublié ces vies tragiquement fauchées dans le groupe scolaire de Beslan. C’est en nous associanJacques Sapir 1er septembre 2007

Le troisième anniversaire de la tragédie de Beslan devrait être une occasion pour en honorer les victimes et tirer les leçons de cet événement dramatique. Pourtant, Beslan est soit oublié par les uns soit transformé en un thème de propagande par les autres.

La tragédie de Beslan en elle-même est telles que certaines vérités semblent avoir du mal à s’imposer. Si l’assaut désordonné conduisit à un massacre on oublie trop vite que ce dernier n’eut lieu qu’en raison de la décision prises par des combattants indépendantistes tchétchènes, liés à la mouvance religieuse fanatique, de prendre en otage des enfants, dont un grand nombre étaient en bas age. Les preneurs d’otages n’avaient pas hésité à priver les enfants d’eau, les conduisant à une mort certaine si rien d’autre n’était arrivé.

L’assaut donné au groupe scolaire conduisit à un massacre, mais il permit cependant de sauver une bonne partie des enfants pris en otage. Les conditions de l’assaut et les pertes subies par les unités anti-terroristes ne vont pas dans le sens de ceux qui affirment que la décision avait été prise à Moscou. En effet, peut-on penser que si le gouvernement russe avait ordonné l’assaut les unités anti-terroristes (l’équivalent russe de notre GIGN) se seraient trouvées à plusieurs centaines de mètres du lieu de l’attaque ? Peut-on imaginer que si l’assaut avait été planifié, les hommes et officiers de ces unités auraient dû se frayer un passage au milieu d’une foule en armes sans avoir eu le temps d’endosser les gilets pare-balles et de prendre les équipements réglementaires ?La réalité des conditions de l’assaut dément les affirmations sur une décision planifiée dont on voudrait attribuer la responsabilité au président russe Vladimir Poutine. L’assaut fut donné sur la base de décisions locales, elles-mêmes prises dans des conditions chaotiques et sans aucune coordination entre les diverses autorités présentes.

Cette réalité permet aussi de bien identifier les responsabilités connexes dans cette tragédie. Si la première responsabilité incombe pleinement et totalement à ceux qui décidèrent et conduisirent cette prise d’otages, le chaos qui régna localement durant l’événement montre que les autorités locales furent irrémédiablement dépassées. Ainsi, le site de la prise d’otages ne fut jamais pleinement isolé et sécurisé. Comme on l’a dit, une partie de la population de Beslan avait pu se rendre sur les lieux et des centaines d’hommes en armes, pour la plupart des civils, créaient une atmosphère de tension et de confusion extrême. Les différentes forces de sécurité, locales et fédérales, n’étaient nullement coordonnées et il manqua en permanence l’unité de commandement qui est essentielle dans une situation aussi complexe et où autant de vies humaines sont en jeu.Si des critiques doivent être faites, elles ne concernent pas Moscou directement, mais bien les autorités à Beslan et dans la république d’Ossétie. On peut aussi faire valoir que, dès qu’il devint évident que le chaos régnait sur place, les autorités fédérales auraient dû suspendre l’action des autorités locales et reprendre la main. Mais, c’est faire trop rapidement peu de cas de la complexité légale et institutionnelle du système fédéral russe. Dire que l’on peut aujourd’hui identifier ce qu’il aurait fallu faire ne signifie pas que les autorités fédérales avaient les moyens légaux d’agir ainsi qu’il eut été souhaitable.On peut, et on doit, critiquer sans complaisance la désorganisation régnant non seulement au sein des forces de sécurités locales mais aussi entre ces forces et les forces fédérales. Des fautes ont été commises à de nombreux niveaux. Néanmoins, il faut se souvenir que la tragédie de Beslan ne s’est pas déroulée dans un pays stable et bien organisé mais en Russie, pays qui fut dévasté par une crise économique et politique de 1992 à 1998. Rappelons aussi que les autorités américaines, bénéficiant pourtant d’immensément plus de moyens matériels et assises sur des bases institutionnelles bien plus solides, se sont révélées incapables de faire face à l’ouragan Katrina en 2005.

L’Ossétie, on l’oublie trop souvent hors de Russie, est l’une des régions les plus pauvres de la Fédération. S’offusquer du manque de moyens n’a ici guère de sens, ou alors signifie que l’on s’institue à dessein procureur dans un procès à visées politiques. L’Ossétie est aussi une région aux équilibres sociaux-politiques délicats. La mise en œuvre des privatisations, entre 1992 et 1996 a été l’occasion de tensions entre différentes communautés. Ces tensions ont pris une tournure d’autant plus aiguë que la région allait s’appauvrissant, fautes des subventions que fournissait l’ancien système soviétique.Ceci conduit à revenir sur l’un des phénomènes qui marqua la tragédie de Beslan, la présence de centaines de civils armés sur les lieux ou immédiatement à proximité du lieu de la prise d’otages. L’action du commando Tchétchène ne visait pas à la libération des prisonniers qui en était le prétexte. Ceux qui avaient décidé cette action voulaient provoquer une guerre civile interethnique dans la région, dont ils espéraient qu’elle deviendrait un incendie embrasant la totalité du Caucase du Nord. En s’attaquant à des enfants, dans une école fréquentée dans une très large majorité par une population culturellement chrétienne, le commando jouait délibérément la carte de l’affrontement ethnico-religieux.

Il fut d’ailleurs sur le point de réussir. En fait la tragédie de Beslan tend à cacher ce qui aurait pu être une tragédie d’une toute autre ampleur au niveau de l’Ossétie, voire du Caucase du Nord. Les autorités locales ont effectivement réagi à partir de clivages ethnique set religieux. Elles ont toléré, voire suscité, l’apparition de groupes armés qui ont commencé à exercer des pressions brutales et injustifiables sur la minorité Ingoutche de la population de Beslan, accusée de complicité dans ce crime atroce qu’était la prise en otages de centaines d’enfants. Ce sont les membres de ces groupes que l’on voit nettement sur les images et les photographies autour du groupe scolaire. C’est cette foule armée, excitée en permanence par de multiples orateurs, qui accroît la confusion et empêche une gestion techniquement maîtrisée de la crise.

La venue de Vladimir Poutine sur place a témoigné de ce que les autorités fédérales russes ont pris la mesure du danger menaçant. La déclaration de Poutine indiquant que les autorités ne tolèreraient rien qui puisse encourager les tensions inter-ethniques, les sanctions prises contre des responsables locaux, montrent que l’on avait alors compris quel était l’objectif réel des preneurs d’otages.

Le gouvernement fédéral devait d’ailleurs, dans les semaines qui suivirent la tragédie, créer une commission spécialement chargée du développement économique et social du Caucase du Nord et multiplier les mesures visant à aider au développement de la région. Ici encore, on peut considérer qu’il eut mieux valu ne pas attendre cette tragédie pour agir. Les signes avant-coureurs étaient clairs dès 2001/2002. on peut aussi considérer que la commission présidentielle, dirigée par Dmitry Kozak, accorde trop d’importance aux dimensions légales et institutionnelles au détriment d’un véritable programme de développement économique régional. On peut penser qu’il aurait été possible d’agir plus tôt et plus efficacement. L’auteur de ces lignes a défendu depuis plusieurs années l’idée que la Russie devait se doter d’une véritable politique d’aménagement du territoire et devait mener une action volontariste contre les asymétries de développement, en particulier dans le sud du pays. Mais, ces critiques sont d’une autre nature que les accusations sans fondement visant à faire des autorités fédérales russes et de Vladimir Poutine en particulier le responsable de cette tragédie. La vérité est que les autorités russes ont réagi en allant dans la bonne direction, et ce quelles que soient les critiques que l’on peut formuler quant à la mise en œuvre de cette politique ou à son intensité.

La tentative de prise de contrôle de la ville de Naltchik, qui eut lieu un an après la tragédie de Beslan illustre d’ailleurs les changements survenus à la suite de cette dernière. Les différents commandos furent rapidement interceptés par les forces de sécurité fédérales et subirent des pertes importantes. Nalchik signifia le début de la fin pour Bassaev, qui fut éliminé quelques mois après.

Néanmoins, si le succès de Nalchik montre que les leçons de Beslan ont été tirées, il ne faudrait pas qu’il conduise à leur oubli. La stabilisation du Caucase du Nord ne peut être le produit d’événements militaires. Cette stabilisation passe par le développement économique et social de l’ensemble de la région, une lutte constante contre les discriminations ethniques, une pratique de l’action politique locale qui rejette les clientélismes communautaristes et qui implique une profonde réforme des autorités locales.

Ne pas oublier les enfants de Beslan signifie ne pas oublier qu’il faut investir dans le Caucase du Nord. Investir au sens matériel du terme, et en particulier par des fonds publics pour renover et développer les infrastructures qui conditionnent la vie quotidienne des populations. Investir dans le développement économique en créant les conditions du déploiement d’activités économiques équilibrées et diversifiées. Investir aussi au sens moral et humain, à travers l’éducation et la formation permanente. Investir enfin dans la réforme politique, pour limiter l’arbitraire des autorités locales, source permanente des replis communautaristes, et pour permettre que tous les acteurs locaux aient de manière égale la possibilité de peser sur la politique locale.

C’est au prix de cette action, dont personne ne doit douter qu’elle est complexe et délicate à mettre en œuvre, et qu’elle suscitera bien des oppositions car s’attaquant à des habitudes et des rentes de situation, que le spectre de la violence pourra enfin reculer. C’est en ne relâchant pas l’effort dans ces domaines que les autorités fédérales russes montreront le mieux qu’elles n’ont pas oublié ces vies tragiquement fauchées dans le groupe scolaire de Beslan. C’est en nous associant à une telle politique que nous montrerons le mieux notre solidarité.RUSS

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23-10-07

Quand l’Alaska était russe

Bron/ Source : http://euro-synergies.hautetfort.com

Synergies Européennes – Bruxelles / Vienne – octobre 2007

Erich KÖRNER-LAKATOS :

L’Alaska fut la seule colonie russe d’outre-mer mais elle était peu rentable et difficile à administrer

« Les Russes arrivent ! ». Au milieu des années 60 du 20ième siècle, un film, qui passait dans les salles américaines, portait ce titre et évoquait la visite fatidique d’un sous-marin russe dans une petite crique de la côte des Etats-Unis. Le film, bien qu’il ait été avant toute chose une comédie, révélait que dans le subconscient de beaucoup d’Américains, il y avait, à l’époque, la peur d’une attaque soviétique.

Si le producteur de cette comédie avait eu davantage de culture historique, il aurait dû titrer : « Les Russes reviennent ! ». Bon nombre de nos contemporains s’étonnent quand ils lisent que les Russes, au 19ième siècle, ont disposé pendant longtemps d’une base sur la côte californienne, à laquelle ils ont donné un nom qui rappelle clairement leur présence d’antan, là-bas. Ce fortin se trouve à quelque 80 km au nord de San Francisco, sur l’estuaire de Russian River, une rivière qui se jette dans le Pacifique. Le nom de ce fortin est Fort Ross, diminutif ultérieur de Fort Rossiya, soit « Fort Russie ». Aujourd’hui, cette petite place forte est un site magnifiquement entretenu par l’Etat de Californie. La maison du commandant de la place, avec ses deux étages, contient six pièces d’habitation et une cuisine qui ont toutes été conservées en leur état original. Une palissade faite de troncs hauts de quatre mètres protégeait les habitants de leurs ennemis car, en 1812, quand il fut décidé de construire la place pour ravitailler les colons russes de l’Alaska, les indigènes amérindiens n’appréciaient guère l’arrivée de ces étrangers. Plusieurs combats ont eu lieu entre les chasseurs de peau sibériens et les Amérindiens du lieu, guerriers quasi nus et rapides à la course. Les Russes étaient désavantagés, à cause de la chaleur, de même que leurs auxiliaires originaires des Iles Aléoutiennes.

L’expédition de Vitus Bering

Dans la métropole de l’Empire des Tsars, Pierre le Grand se demandait s’il était possible de naviguer vers l’Est en longeant la côte arctique de la Sibérie puis de mettre le cap vers le sud pour cingler vers la Chine et le Japon et aussi s’il existait un pont terrestre entre l’Asie et l’Amérique. Pour être éclairé, le Tsar mande l’explorateur danois Vitus Bering et lui confie la mission de vérifier sur place. En janvier 1725, deux jours avant la mort de ce grand empereur russe, l’expédition s’ébranle : elle compte vingt-cinq traîneaux. Devant elle : l’immensité territoriale de la Sibérie et, au bout de celle-ci, la presqu’île du Kamtchatka. Le chemin semble interminable mais Dame Fortune est clémente et généreuse pour l’expédition russo-danoise. A la fin de son expédition, Bering arrive à la pointe orientale extrême du continent asiatique, au cap qu’on appellera par la suite « Cap Dejnev », de même qu’au détroit qui porte aujourd’hui son nom et qui n’est large que de 85 km. Les indigènes parlent d’un très grand pays au-delà de cette petite étendue marine, à l’Est.

Après les expéditions de Bering, les Russes partent à tâtons à la découverte en suivant le chapelet des Iles Aléoutiennes et déboulent finalement en Alaska. Dans les îles, ils trouvent des loutres de mer, très appréciées pour leur fourrure. Des marchands s’intéressent désormais à ces expéditions. Le 3 août 1784, un certain Grigori Ivanovitch Chelikov fonde le premier véritable établissement russe d’Alaska, le hameau de Tri Svetoi (= « Trois-Saints »). Face aux Amérindiens de l’ethnie Tlinkit, agressifs et fort pugnaces, les Russes finissent par s’imposer en avançant cinq canons. Ce fut un massacre qui laissa cinq cents morts sur le terrain mais la résistance des indigènes cessa.

Le commerce des peaux étant très lucratif, les colons arrivent plus nombreux : une demie douzaine de villages russes se construisent en Alaska. En 1799, l’Etat russe devient partenaire de la colonisation et impose une société monopolistique qui commercialisera les précieuses peaux. Elle s’appelle la « Compagnie Russo-Américaine » ; quelques membres de la famille impériale en sont actionnaires. Le centre de la colonie est alors Novo-Arkhangelsk, que l’on débaptisera plus tard en Sitka.

Inquiétudes espagnoles

La présence des sujets du Tsar inquiétait une autre puissance mondiale de l’époque : en effet, l’Espagne revendiquait toute la côte ouest des Amériques. Un livre intitulé « Les Moscovites en Californie » avait alarmé les Espagnols, qui décidèrent de doter la Californie de bases, qu’ils appelaient « presidios » et dont le plus avancé vers le Nord se situait entre Los Angeles et San Francisco. A cette présence militaire s’ajoutaient les missions de l’Ordre des Franciscains, successeurs des Jésuites qui avaient été expulsés d’Espagne.

Mais les craintes espagnoles s’avèrent sans objet car les Russes ne revendiquaient que les régions jusqu’au 55ième degré de latitude, soit une région se trouvant à quelque 2000 km au nord de San Diego. Une seule fois seulement, en 1774, un noble espagnol, Juan Perez, à bord du voilier San Antonio, s’aventura jusqu’à ces zones fort inhospitalières. Le brouillard permanent et les pluies interminables ont dégoûtés ces Européens du Sud, qui sont repartis sans l’intention de revenir un jour.

Les Britanniques, plus habitués aux climats ingrats, se montrèrent plus entreprenants. Ils observaient avec envie ce commerce des peaux en pleine expansion. Ils décidèrent de lancer une expédition sous le commandement de James Cook en direction de l’Alaska. Cook passa le Détroit de Bering et ne fit demi tour qu’une fois arrivé en lisière de la banquise. Sur le chemin du retour, il noua des contacts amicaux avec les Russes, mais sans perdre le nord, les marins anglais s’emparent, au nom de leur Roi, de l’Ile de Vancouver, à proximité de la ville contemporaine de Seattle. Madrid tente de se défendre, en vain, contre cette annexion britannique sur la côte du Pacifique, mais rien n’y fit.

A partir de 1794, l’Amérique russe a donc un nouveau voisin, redoutable, sur ses confins méridionaux. A l’Est de l’Alaska se trouve l’immense Rupertsland, qu’exploite la Compagnie de la Baie d’Hudson fondée en 1670 en jouissant de pleins droits de souveraineté. Les Anglais ne s’embarrassent pas de scrupules et excitent les Amérindiens locaux contre les Russes. Mais ceux-ci s’accrochent et parviennent à conserver leurs colonies, qui se lancent dans un commerce intense avec le Royaume des Iles Hawaï grâce aux initiatives d’excellents gouverneurs.

Du gouverneur Wrangel au Général Wrangel

L’un de ces gouverneurs était issu d’une très ancienne famille allemande des Pays Baltes : le Baron Ferdinand Petrovitch Wrangel, qui dirigera l’Alaska pendant cinq ans à partir de 1830. Après cela, il deviendra le Ministre de la Marine du Tsar. Jusqu’à la fin de la monarchie russe, cette famille allemande des Pays Baltes conservera ses attaches à la dynastie régnant à Saint-Petersbourg : en effet, en novembre 1920, à la fin de la guerre civile russe, les restes de l’Armée Blanche, battus, quittent la Crimée à bord de navires français qui mouillaient à Sébastopol. Le dernier commandant en chef de ces forces tsaristes fut le Général Peter Nicolaïevitch Wrangel (ndt : qui s’installera à Uccle, où sa famille a fait souche).

Au début de l’année 1864, le Prince Dimitri Maksoutov, descendant d’une famille tatare, devient le nouveau gouverneur de la colonie russe de l’Alaska. Ce noble, qui vient de convoler en justes noces, ne s’imagine pas que son avenir est bien sombre. Non seulement il sera le dernier gouverneur de l’Amérique russe, mais, vingt-cinq ans plus tard, il mourra seul et abandonné, totalement ruiné. Pourtant, au début de sa carrière de gouverneur, Maksoutov pouvait être satisfait de la situation qui régnait en Amérique russe. Certes, le poste de ravitaillement de Fort Ross en Californie avait dû être cédé en 1841, pour 30.000 dollars américains ; l’acheteur était une personnalité privée et farfelue. Le commerce des peaux périclite lentement. Les épidémies s’étaient succédée et avaient exigé leur lugubre lot de victimes, mais, malgré ces déboires, le nombre d’habitants de Novo-Arkhangelsk a augmenté jusqu’à atteindre les 2000 habitants. C’est la Compagnie de la Baie d’Hudson qui leur fournissait des vivres.

Mais il y a une chose que le Prince Maksoutov ignore : le Tsar Alexandre est sous l’influence de son frère puîné, Constantin, qui hait la Compagnie russo-américaine. Cette société monopolistique, prétendait le frère du Tsar, ne sert qu’à enrichir de manière éhontée ses actionnaires, tandis que le ministère des finances devait la soutenir en avançant des fonds considérables.

L’Alaska sera vendu, par la volonté du Prince Constantin

Le 16 décembre 1866, la décision tombe suite à une audience auprès du Tsar. En présence des ministres des affaires étrangères et des finances, du Prince Constantin et de l’Ambassadeur russe Edouard von Stöckl, en poste à Washington, l’autocrate de toutes les Russies accepte que la colonie soit vendue aux Etats-Unis. L’ambassadeur devra, pour conclure ce marché, réclamer aux Américains la somme de cinq millions de dollars américains (ce qui équivaut à quelque 70 millions d’euro actuels).

Edouard von Stöckl se rend immédiatement à Washington, distribue des pots-de-vin, joue un véritable jeu de poker, sans état d’âme, et parvient à obtenir 7,2 millions de dollars pour le trésor russe. A la fin du mois de mars de l’année suivante, le traité de cession de l’Alaska est signé. Au gouverneur, le Prince Maksoutov, échoit le triste devoir d’annoncer la nouvelle à la population de Novo-Arkhangelsk, rassemblée sur la place publique. Ces Russes d’Amérique ne pouvaient le croire, étaient atterrés. Ils se regroupèrent immédiatement dans l’église orthodoxe pour baiser les icônes et invoquer les saints. En vain. Lorsque la colonie est officiellement cédée aux nouvelles autorités américaines, pas un Russe n’est présent à la cérémonie. Sur place, il n’y a plus que des marchands de peaux américains qui espèrent de plantureux profits. Le 6 octobre 1867, à trois heures et demie de l’après-midi, la bannière étoilée flotte sur Novo-Arkhangelsk, que les Américains débaptisent aussitôt pour lui donner le nom de Sitka, aujourd’hui Saint Michael sur l’Ile Baranov.

Les nouveaux maîtres des lieux apportent une nouveauté supplémentaire : le calendrier grégorien, ce qui fait que ce 6 octobre devient le 18. Les sujets du Tsar sont désormais des étrangers indésirables, qui devaient donner logis aux soldats américains. Dégoûtés, ils plient bagage et quittent l’Alaska pour la Russie.

Erich KÖRNER-LAKATOS

(article tiré de l’hebdomadaire viennois « Zur Zeit », n°39/2007).

Source : Peter LITTKE, « Vom Zarenadler zum Sternenbanner », Essen, 2003.

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05-10-07

Référendum en Ossétie du Sud : Vers l’indépendance ? Vers la réunification ossète ?

http://euro-synergies.hautetfort.com/

SYNERGIES EUROPEENNES – Bruxelles/Berlin/Moscou – Novembre 2006

Robert Steuckers

Les électeurs d’Ossétie du Sud, une région sud-caucasienne qui, d’après l’ONU, appartient officiellement à la Géorgie, se sont clairement prononcés, dimanche dernier, pour l’indépendance de leur pays. D’après les autorités qui ont organisé les élections dans la capitale Tchkinvali, plus de 90% des citoyens sud-ossètes veulent que « la République d’Ossétie du Sud conserve son statut actuel d’indépendance et cherche la reconnaissance de la communauté internationale ». Comme les élections présidentielles avaient lieu en même temps, le russophile et ancien secrétaire des jeunesses communistes (Komsomol), Edouard Kokoity, a été reconduit dans ses fonctions.

En Ossétie du Sud vivent environ 70.000 personnes, pour la plupart des Ossètes, parlant une langue indo-européenne du groupe iranien et de confession chrétienne-orthodoxe, ainsi qu’une petite minorité russe. Quelque 20.000 Géorgiens et des dizaines de milliers de citoyens d’autres nationalités ont quitté le pays après la déclaration d’indépendance en 1990. Ils n’avaient pas le droit de vote, n’étant pas des Ossètes de souche, comme le prévoyait souvent les règles dans l’ancienne Constitution soviétique de 1977, très soucieuse de préserver les nationalités et les spécificités ethniques, après un passé rouge pourtant peu soucieux des reliquats tangibles du passé. La République voisine d’Ossétie du Nord/Alanie fait partie de la Fédération de Russie. Le gouvernement d’Ossétie du Sud cherche bien entendu l’unification avec l’Ossétie du Nord et donc son inclusion dans la Fédération de Russie.

Le Président géorgien Mikhaïl Saakachvili refuse cette solution. Politicien pro-occidental, arrivé au pouvoir grâce à une de ces révolutions artificielles qu’on appelle désormais « révolution orange », en référence à l’Ukraine, Saakachvili menace, tonne, vitupère, tout en sachant qu’il a l’appui des Etats-Unis. Et comme par hasard, l’UE (totalement inféodée à Washington), les Etats-Unis (qui l’eût cru ?), l’ONU et l’OTAN ne reconnaissent pas le référendum comme valide (mais affirment tous être des démocrates patentés !). La Russie de Poutine a demandé à la Géorgie de reconnaître le résultat du référendum.(source : Junge Freiheit, Berlin, n°47/2006).

Commentaires :

- On constate qu’il y a deux poids deux mesures : des hooligans musulmans en Albanie, pour la plupart trafiquants de drogues et proxénètes, chassent et massacrent les Serbes au Kosovo, incendient églises, monastères et bibliothèques contenant des volumes précieux. Pour l’UE, l’ONU, l’OTAN et les Etats-Unis, ils sont des héros, des incarnations lumineuses de la démocratie. Pacifiquement, les Ossètes du Sud organisent un référendum : ils ne sont pas des « démocrates », parce qu’ils sont chrétiens et indo-européens (ce que les Albanais sont aussi, mais soit, leur conversion à l’islam les détachent de leurs voisins, ce qui n’est pas une raison pour commettre des actes inacceptables : ce n’est pas parce que je suis le voisin d’un musulman que je vais aller saccager une mosquée ou un centre culturel islamique, en livrant des volumes aux flammes). Mais il y a pire dans le chef des Ossètes, et dans le contexte international actuel : ils sont russophiles.

- Les identitaires doivent défendre les Ossètes car ils sont les derniers descendants des Alains, un peuple fascinant de l’antiquité, balayé par les Huns, en même temps que les Ostrogoths du Roi Ermanarich, dans la défense de l’Europe sur le Don. Les Alains ont été dispersés dans toute l’Europe, notamment en Espagne du Nord, qu’ils ont défendue contre les Maures, et au Pays de Galles, où de l’aveu même d’officiers britanniques et polonais historiens militaires, ils ont donné naissance, avec des éléments sarmates, au Cycle arthurien, et, partant, au meilleur de notre littérature médiévale. L’académicien français Georges Dumézil était un spécialiste de la langue et de la culture ossètes. Il nous a fourni des traductions de textes issus du patrimoine légendaire et mythologique de l’Ossétie. Sur base de ce patrimoine, il a pu reconstituer ce qu’il appelait l’idéologie trifonctionnelle des peuples indo-européens. L’Ossétie est donc le résidu sublime de notre mémoire la plus ancienne et la plus intacte. Voilà pourquoi il faut la défendre bec et ongles contre la barbarie wahhabite venue de Tchétchénie et contre l’occidentalisation qui la menace, vu l’inféodation de la Géorgie de Saakachvili à l’américanosphère.

- Les identitaires doivent défendre les Ossètes parce qu’ils montent la garde au Sud du Caucase et empêchent les Turcs et les Américains d’y prendre totalement pied et d’annuler, par ce fait même, le résultat historique de la reconquête russe (et donc européenne) de cette terre longtemps sous la férule hunnique, tatar ou ottomane.

- Les identitaires doivent se souvenir du martyr des enfants ossètes de Beslan en septembre 2004, massacrés par des terroristes wahhabites tchétchènes appuyés par les Etats-Unis et par la Turquie et financés par l’Arabie Saoudite. Une fois de plus, on constate deux poids, deux mesures, comme dans le cas kosovar : depuis plus de quinze ans, les Tchétchènes peuvent attaquer des hôpitaux, massacrer des malades et des médecins, égorger des infirmières, plastiquer des immeubles de rapport à Moscou, placer des bombes dans le métro, attaquer des théâtres et massacrer des écoliers : ils sont posés comme des martyrs de la démocratie, des victimes de l’intolérance. Les Ossètes organisent pacifiquement un référendum : on va bientôt les traiter de « fascistes ». Ce jeu médiatique est une honte. Il doit cesser. Il faut combattre cette désinformation. Comme il faut combattre toutes les manipulations médiatiques.

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30-09-07

De l'Europe à l'Eurasie militaire

De l'Europe à l'Eurasie militaire

par Robert STEUCKERS

A la demande de Reinhard Staveaux, prématurément décédé voici quelques années, et de Karim Van Overmeire (député de Flandre orientale), j'ai prononcé l'allocution suivante dans un débat contradictoire en février 1994, lors de la “Fête” du parti flamand. Mon honorable con tradicteur, lors de cette table ronde, était l'écrivain flamand Mark Joris, qui a sur tout mis l'accent sur le “danger islamique” et a rapellé les doctrines militaires suc cessives de l'Alliance atlantique. J'ai ajouté au texte initial quelques éléments nou veaux, dictés par l'actualité.

Depuis l'effondrement de l'URSS, la situation militaire de l'Europe est devenue extrêmement compliquée. La disparition de l'«ennemi» crée un flou artistique, si bien que le commun des citoyens n'y voit plus clair.

D'une part, nous avons les institutions européennes (la CEE, l'AELE/EFTA —ou ce qu'il en reste— le Groupe de Visegrad avec la Pologne, la Hongrie et la République tchèque), qui n'ont aucune compétence militaire; ensuite, nous avons le vaste en semble que constitue la CSCE, qui regroupe certes tous les pays européens et toutes les républiques de l'ex-URSS mais aussi le Canada et les Etats-Unis, qui appartiennent à un autre hémisphère, au nouveau monde, selon la planisphère établie jadis par Mercator. Cette projection ne nous permet pas d'apercevoir l'importance cruciale de la zone arctique, où Canadiens, Américains et Russes sont mitoyens, ce qui pourrait nous amener, un jour, à parler d'un hémisphère nord, plutôt que d'une juxtaposition d'un «vieux» et d'un «nouveau» monde, d'un hémisphère occidental américain et d'un hémisphère oriental eura sien.

Enfin, nous avons l'UEO, qui a en théorie des compétences militaires, mais où le poids de la France et de la Grande-Bretagne est très nettement marqué, au détriment peut-être des autres puissances européennes. Dans cet imbroglio institutionnel, force est de constater que l'OTAN est la seule structure qui a fonctionné au cours des décennies qui viennent de s'écouler. Mais, sans rideau de fer, cette institution militaire (et civile, on l'oublie trop souvent) doit se donner des objectifs nouveaux, pour ne pas demeurer en porte-à-faux par rapport à la nouvelle donne stratégique.

Nos souhaits se portent vers une rédéfinition globale de la CSCE et de l'UEO: les territoires européens et ex-soviétiques de la CSCE devraient représenter le nouvel espace stratégique, le nouveau sanctuaire, où aucune puissance extérieure ne devrait intervenir. L'intérêt de l'UEO dans cette optique, c'est qu'elle est exclusivement européenne, n'implique ni les Etats-Unis ni une autre puissance de l'«hémisphère occidental», et qu'elle s'est donné un instrument militaire, l'Eurocorps, qui considère l'Allemagne comme un partenaire à part entière. Cependant l'Eurocorps ne peut nullement demeurer l'affaire du tandem franco-allemand: l'adjonction récente de troupes espagnoles et belges lui confère une dimension plus européenne; les manœuvres germano-polono-tchèques préparent, avec des unités allemandes qui ne sont ni inféodées à l'OTAN ni à l'Eurocorps, un élargissement centre-européen de la défense du continent sans ingérence américaine. Effectivement, il nous semble bon de prévoir l'inclusion de troupes est-européennes dans une structure militaire hors OTAN, où il n'y a pas de pré sence américaine. Ce processus pourrait s'amorcer dès que les pays de l'ex-COMECON trouveront la stabilité.

En effet, l'Eurocorps ou tout embryon d'armée européenne, ne peut être réservé aux seules puissances de l'Ouest, aux pays fondateurs de la CEE. Militairement et stratégiquement, nous concevons l'Europe comme un bloc indivisible, dont l'Ouest n'est qu'une partie, une frange atlantique.

Certes, la marche vers cet idéal d'unité sera longue. Les événements dans l'ex-Yougoslavie ont prouvé l'incapacité des Européens à agir de leur propre chef, sur leur propre territoire. Dans le conflit sud-slave, diplomates et militaires européens devraient s'abstenir de toute phobie: ni croatophobie, ni serbophobie, ni islamophobie en Bosnie (à ce propos, je rappelle que hier le délégué croate, qui est aussi le Président de l'association Flandre-Croatie, a réfuté l'islamophobie anti-bosniaque). L'attitude froide et mesurée que devraient prendre les décideurs européens, extérieurs à ce conflit, doit conduire à réfléchir sur la notion de “frontière juste et claire”. Tous les peuples de l'ancienne fédération yougoslave doivent avoir accès à l'Adriatique (les Serbes l'ont via le Montenegro dans la nouvelle fédération yougoslave; les Bosniaques doivent l'obtenir en Dalmatie mé ridionale); de même, à l'intérieur des terres, les peuples doivent avoir accès aux grandes rivières (Save, Danube) pour autant que le cours de ces fleuves ait eu une importance à un moment de leur histoire. C'est sur ces réalités concrètes que doivent s'axer les négociations et non sur des découpages artificiels, tracés dans des états-majors étrangers, dans des cabinets, où règne la méconnaissance du terrain. Le découpage farfelu de Lord Owen a conduit à la tragédie bosniaque plus que la férocité des combattants!

En ex-Yougoslavie, une Europe adulte ne pourrait tolérer l'immixtion globale de l'ONU; sans doute, pourrait-elle tolérer que les intervenants supranationaux soient à la fois membres de l'ONU et de la CSCE (hémisphère oriental uniquement!), prépa rant du même coup une «continentalisation» au sein de la structure planétaire, «continentalisation» qui impliquerait automati quement des «interdictions d'intervention pour les puissances extérieures à un espace donné» (donc pas de casques bleus eu ropéens en Amérique ou dans les Caraïbes ou en Extrême-Orient, de la même façon qu'au Rwanda, il ne devrait y avoir que des soldats onusiens issus d'Afrique noire). Il nous apparaît aberrant de voir des soldats pakistanais, kenyans ou nigérians monter la garde à Sarajevo, à Vukovar ou à Mostar.

Dernière remarque concernant la catastrophe sud-slave: l'idéologie de la paix absolue, l'irénisme idéologique, sont mauvais conseillers; la guerre en ce monde est trop souvent inévitable. L'objectif ne doit donc pas être de la supprimer —ce qui serait impossible— mais de la limiter dans certaines proportions. La présence de troupes onusiennes empêchent une solution mili taire du conflit, où les protagonistes directement concernés mettraient, eux-mêmes, de leurs propres forces, un point final (provisoire) à la guerre. Le hasard des combats décide du destin, en bonne logique traditionnelle. L'ONU pérennise le conflit en voulant le supprimer.

Dans un concert européen, les nouveaux Etats doivent être des Etats fédéraux, prévoyant la protection des minorités, sur le modèle des cantons de l'Est en Belgique et des minorités danoises et sorabes en Allemagne. Ce respect des minorités im plique un gouvernement tenant compte de toutes les formes de subsidiarité. Les voies de communication doivent être respec tées au bénéfice de tous. Les coopérations interrégionales, dont Alpe-Adria est l'exemple le plus probant, sont une solution d'avenir, qui contribue à surmonter les divisions bétonnées par les Etats nationaux pour créer des fora européens adaptés à l'immense diversité de notre continent, mais dans le respect des identités locales, économiques et humaines.

Nous sommes donc en faveur d'un système de défense purement européen, capable d'intégrer les pays occidentaux de l'OTAN, les pays de l'ex-Pacte de Varsovie, les neutres et, peut-être dans un pilier autonome, les forces des nouveaux Etats issus de l'ex-URSS. Entre le pilier occidental et le pilier oriental, soit entre l'Europe de l'Atlantique au Boug et la Russie du Boug au Pacifique, un accord pourrait être signé pour maintenir la présence russe en Asie centrale et pour contenir toute avan cée chinoise en direction de la Sibérie voire du Turkestan (Européens et Russes n'ont pas intérêt d'ailleurs à ce que la Chine mette la main définitivement sur le Sinkiang et sur le Tibet; de concert, nous devons réclamer la protection des minorités dans ces deux régions contrôlées par la Chine, à la suite de l'essouflement russe et européen consécutif à la seconde guerre mon diale).

Quant à l'Eurocorps, nous souhaitons que son fonctionnement soit plurilingue comme celui de l'OTAN, quitte à trouver une koiné. Ensuite, nous souhaitons que la France mette fin à l'ambigüité qu'elle entretient: se placera-t-elle avec l'Eurocorps en dehors de la structure intégrée de l'OTAN ou retournera-t-elle avec l'Eurocorps dans la cette structure intégrée? Cette valse-hésitation ne permet pas de clarifier le problème.

Les Etats-Unis craignent de voir se constituer une Europe totalement indépendante du point de vue militaire; déjà, les velléités de construire un pôle européen autour de l'UEO, avant même qu'on ne parle d'Eurocorps, avaient suscité le désaccord de Washington. Mais à l'heure où les Etats-Unis veulent se donner un nouveau destin américain en formant l'ALENA (NAFTA), comment pourraient-ils contester aux Européens le droit de conjuguer leurs efforts au niveau de leur propre continent? Aux Etats-Unis, trois écoles s'affrontent: les isolationnistes, qui veulent se dégager des affaires européennes (ce que nous souhai­tons); les internationalistes qui se subdivisent en deux groupes: les unilatéralistes et les multilatéralistes. Avec les unilatéra listes, pas de discussion possible. C'était l'option de Bush: le monde entier devait s'aligner derrière les positions américaines sans discuter. Dans cette optique, l'Eurocorps devrait être entièrement intégré dans l'OTAN, contrôlé par Washington. C'est la logique de la guerre froide, qui ne nous semble plus de mise. Les multilatéralistes veulent un partage des tâches et des res­ponsabilités: avec eux la discussion est possible, surtout si l'on tient compte du facteur arctique, que nous oublions trop sou vent tant nous sommes accoutumés aux projections de Mercator.

Dans l'immédiat, la position minimaliste, la première petite pierre à poser dans les circonstances actuelles, reflets de notre misère politique, c'est d'exiger que l'Eurocorps, même s'il doit rester provisoirement dans l'OTAN, fasse respecter scrupu leusement la souveraineté des Etats européens face à la centrale américaine. Du respect de cette souveraineté, on pourra ai sément passer à l'élaboration d'un pilier européen plus étoffé que l'UEO, dans lequel l'Eurocorps serait le bras armé et où se raient progressivement incluses les armées des neutres (Suède, Finlande, Autriche, Slovénie) et des pays du Groupe de Visegrad. Des manœuvres communes auraient lieu, à une étape ultérieure, avec les armées des pays de la CEI, Russes compris. Autre objectif: développer une logistique grande-continentale pour venir éventuellement en aide aux fronts centre-asiatique et extrême-oriental. Progressivement, la CSCE, pilier oriental, se doterait d'une armature militaire cohérente.

Robert STEUCKERS, février 1994.

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28-09-07

Sur la situation actuelle de la Russie (2005-2006)

Dit is een publicatie van een oudere tekst, door Robert Steuckers.

Extrait d’une allocution de Robert Steuckers à la Tribune de “Terre & Peuple-Lorraine”, à Nancy, le 26 novembre 2005

La situation actuelle de la Russie est assez aisément définissable: cette superpuissance européenne en recul dramatique fait face, depuis la fin de l’ère Gorbatchev, à trois offensives de guerre indirecte; 1) elle subit une stratégie d’encerclement; 2) elle subit une deuxième stratégie, qui vise son morcellement; 3) elle subit un processus de subversion intérieure qui mine ses capacités de résister aux défis du monde extérieur.

1. La stratégie d’encerclement est clairement perceptible: à la périphérie du territoire de l’actuelle Fédération de Russie, sur des zones qui firent partie de l’empire des Tsars et de l’ex-URSS ou qui en furent des glacis, nous voyons, depuis la fin de l’ère Gorbatchev, se constituer une zone de turbulences permanentes. Cette zone comprend le Caucase, l’Asie centrale, l’Ukraine et, potentiellement, dans une éventuelle offensive ennemie ultérieure, le bassin de la Kama, avec une agitation programmée à l’extérieur des Tatars et des Bachkirs, regroupés dans des “républiques” autonomes de la Fédération (les investissements étrangers dans ces régions sont d’ores et déjà bien plus élevés que dans le reste de la Fédération). Après les glacis conquis depuis Pierre le Grand, on programme, à Washington, l’émergence d’un islam très septentrional, sur le site même des khanats tatars terrassés jadis par Ivan le Terrible. Après l’encerclement de l’ancien empire russe et soviétique, viendra peut-être l’encerclement du tremplin moscovite, du noyau premier de cet empire. Cette stratégie d’encerclement prend le relais de la stratégie d’endiguement, qui fut celle préconisée par Mackinder et ses successeurs, dont Lord Curzon, contre la Russie de Nicolas II et contre l’Union Soviétique de Lénine à Gorbatchev.

2. La stratégie du morcellement de l’espace russe, dont nous parlait Alexandre Douguine lors de ses récentes interventions à Anvers (11 nov. 2005) et à Bruxelles (12 nov. 2005) découle très logiquement de la stratégie d’encerclement , qui, notamment, vise à agiter les peuples ou les ethnies ou les communautés religieuses ou mafieuses de la “zone des turbulences permanentes” de façon à les détacher de l’espace impérial russe défunt et de l’espace spirituel de la “civilisation russe” (Douguine), concept dynamique que l’on comparera utilement à la notion de “civilisation iranienne” qu’évoquait le dernier Shah d’Iran dans le plaidoyer pro domo qu’il adressait à l’histoire (cf. Mohammad Reza Pahlavi, Réponse à l’histoire, Albin Michel, 1979). L’espace de la “civilisation russe” a connu son extension maximale avec l’URSS de Brejnev, avec, en prime, une “Wachstumspitze” (une “pointe avancée”) en Afghanistan. Malheureusement, la période de cette extension maximale n’était pas marquée par une grandeur traditionnelle, comme sous certains tsars ou comparable à ce que le Shah entendait par “civilisation iranienne”, mais par une idéologie froide, mécaniciste et guindée, peu susceptible de susciter les adhésions, de gagner la bataille planétaire au niveau de ce que les Américains, avec Joseph Nye, appellent aujourd’hui le “soft power”, soit le pouvoir culturel.

3. La stratégie de subversion vise plusieurs objectifs, déjà implicites dans les deux stratégies que nous venons d’évoquer: 1) imposer à la Russie un idéal démocratique importé, fabriqué de toutes pièces, comparable à celui que véhiculait la “révolution orange” en Ukraine l’an dernier. 2) contrôler les médias russes et suggérer un “way of life” de type américano-occidental, irréalisable pour la grande masse du peuple russe. 3) gagner en Russie une bataille métapolitique en faisant jouer le prestige du “soft power” occidental. Cette stratégie de subversion est portée par diverses officines téléguidées depuis les Etats-Unis et financées par des réseaux capitalistes internationaux. Nous avons là, pêle-mêle, la Freedom House, l’International Republican Institute, le National Endownment for Democracy, la Fondation Soros, le National Democratic Institute, l’Open Society Institute (dont bon nombre de subdivisions et de départementssont consacrés aux Balkans, à l’Ukraine et à la Biélorussie), etc. Le concours de toutes ces fondations, avec l’aide des grandes agences médiatiques internationales, a contribué à mettre sur pied des mouvements comme Otpor en Serbie (pour renverser Milosevic), comme Pora en Ukraine (avec la révolution orange de la belle Ioulia), comme Kmara en Géorgie pour faire triompher un candidat qui accepterait l’inféodation complète du pays à l’OTAN, ou comme la révolution des tulipes au Kirghizistan et, enfin, comme une révolution qui, elle, contrairement aux autres, a du mal à démarrer, parce que la leçon a été apprise: je veux parler ici de l’agitation, timide et jugulée, du mouvement “Subr” (= “Bison”) en Biélorussie. L’hebdomadaire allemand Der Spiegel, dans un article de longue haleine publié en deux volets, explicitait le mode de fonctionnement de cette vaste entreprise de subversion, à têtes multiples telle l’hydre de la mythologie grecque. Les enquêteurs de cet hebdomadaire de Hambourg nous apprenaient comment se déroulait effectivement la formation des personnages principaux de cette vaste entreprise. Le Spiegel nous rappelle, fort utilement, que l’essentiel de cette formation se trouve consigné dans un film de Peter Ackerman, intitulé “Bringing Down a Dictator” (= Faire tomber un dictateur). Le titre dévoile clairement les intentions des auteurs: faire tomber, non pas véritablement des dictateurs, mais des leaders politiques qui déplaisent à l’Amérique ou qui ne veulent pas s’aligner sur les diktats du néo-libéralisme. En juin 2005, les jeunes recrutés dans les pays à subvertir et engagés dans ces entreprises de subversion destinées à de larges franges de la zone des turbulences, se sont réunis en Albanie pour mettre au point les nouveaux aspects de la stratégie et planifier l’avenir de leurs activités.

Pour résumer, l’objectif des Etats-Unis, héritiers de la stratégie anglo-saxonne mise au point par Mahan, Mackinder et Lea dans la première décennie du 20ième siècle, est 1) d’encercler la Russie selon les thèses géopolitiques et géostratégiques des géopolitologues Lea et Mackinder; 2) de morceler et satelliser la zone de tubulences et, ensuite, dans une phase ultérieure, le reste de la Fédération russe selon la stratégie de balkanisation mise au point par Lord Curzon à partir du Traité de Versailles de 1919; effectivement, après la révolution bolchevique et la guerre civile entre Rouges et Blancs, Lord Curzon souhaitait créer ou faire émerger un maximum d’Etats tampons, dépendants et économiquement précaires, entre l’Allemagne de Weimar et la nouvelle URSS. Cette stratégie visait à appuyer la Pologne, avec le concours de la France, sans que cette Pologne instrumentalisée ne puisse développer une industrie autonome et viable, tout en étant obligée de consacrer 39% de son budget à l’entretien d’une armée. Selon le Colonel russe Morozov, ce stratagème a été ressorti du placard dans les années 90, dans la mesure où l’armée polonaise a augmenté ses effectifs dans l’OTAN tandis que la Bundeswehr allemande a été réduite (aux mêmes effectifs que la nouvelle armée polonaise) et que l’armée russe connaît un ressac épouvantable, faute de budgets substantiels. Aujourd’hui, la réactualisation des projets de morcellement à la Curzon, est perceptible dans le Caucase et en Asie centrale, non seulement contre la Russie mais aussi contre l’Iran. Enfin, 3) de subvertir la Russie par tous les moyens que peut fournir un “soft power” dominant. En gros, il s’agit de provoquer en Russie un soulèvement orchestré par les médias contre Poutine sur le modèle de ce qui s’est passé en Ukraine fin 2004.

Double pari: sur le pantouranisme, sur l’islamisme saoudien

C’est dans ce cadre qu’il faut analyser le double pari des stratèges américains de ces trois dernières décennies : le pari sur le monde turc/turcophone et le pari sur la carte musulmane wahhabite saoudienne. Le pari sur le monde turc était bien clairement exprimé sous Clinton, un Président sous lequel les trois stratégies énumérées dans la première partir de cet exposé ont été mises en oeuvre. De surcroît, pour injecter dans la région un soft power puissant mais inféodé aux agences américaines, on prévoyait le lancement d’un satellite de télécommunication afin de créer une chaîne unique turcophone, dans une langue turque unifiée et standardisée, capable de diffuser un message bien orchestré en Asie centrale jusqu’aux confins de la Chine.

Le pari sur les réseaux wahhabites saoudiens remonte à l’époque où il fallait recruter des hommes de main contre les troupes soviétiques présentes en Afghanistan. Des combattants de la foi musulmane, les mudjahiddins, s’engageaient dans des formations militaires bien entraînées pour appuyer les Pachtouns hostiles à la présence russe. Parmi eux, un certain Oussama Ben Laden, qui financera et appuyera les “talibans”.

Le pari sur le monde turc était un pari plus homogène et plus cohérent, en fin de compte, plus “impérial” que “nomade”, dans la mesure où l’empire ottoman, héritier de bon nombre d’institutions impériales de la Perse sassanide et de la romanité greco-byzantine, possédait les structures organisées d’un empire tandis que l’islam wahhabite garde toutes les caractéristiques des tribus de la péninsule arabique, qui ont eu l’enthousiasme de bousculer les empires byzantin et perse moribonds mais non l’endurance de gérer ces territoires civilisés et urbanisés sur le long terme. Mais le pari sur le monde turc, du temps de Clinton, n’était pas un néo-byzantinisme ou un néo-ottomanisme. Il pariait bien plutôt sur une idéologie nouvelle, datant du 20ième siècle, qui posait la Turquie comme l’avant-garde des peuples mobiles, pasteurs, nomades et cavaliers du Touran, d’Asie centrale. Cette idéologie est le panturquisme ou le pantouranisme. Elle a servi un objectif anti-communiste et anti-soviétique, depuis le temps de l’Allemagne nazie jusqu’aux Etats-Unis de Clinton, où la Turquie était posée tout à la fois comme cette avant-garde pantouranienne en direction de l’Ouest et comme l’avant-garde de l’OTAN dans la zone sensible de la Mer Noire.

Pantouranisme: un lien millénaire avec les peuples turcs d’Asie centrale

Le pantouranisme est une idéologie diffuse, grandiloquente, qui ne peut trouver aucune concrétisation sans un appui extérieur, sans l’aide d’une puissance étrangère dominant les mers et possédant une solide infrastructure industrielle. L’idéologie pantouranienne a toujours été latente dans l’histoire turque, mais elle n’a été théorisée, de façon complète, que dans les années 20 du 20ième siècle, à la suite et sur le modèle des idéologies pangermanistes et panslavistes. Elle est portée par un argument historique valable du point de vue turc: c’est en effet toujours un apport turc (turkmène, tatar ou ouzbek) venu d’Asie centrale qui a permis à l’Empire ottoman de renforcer ses armées et de mener des opérations en Europe et au Moyen-Orient, contre la Sainte-Ligue, l’Autriche-Hongrie ou l’Empire perse. Quelques exemples: le calife de Bagdad fait appel aux troupes turques de Toghrul Bey venues du fonds de la steppe pour rétablir l’ordre dans le califat arabe en déliquescence; les Seldjouks, qui arrivent au 11ième siècle et battent les Byzantins à Manzikert en 1071, viennent eux aussi d’Asie centrale; les derniers Grecs de Trébizonde doivent finir par céder face aux masses rurales de l’arrière-pays, entièrement composées de pasteurs turkmènes, alliés des Ottomans; à Vienne en 1683, l’armée ottomane est appuyée par des colonnes volantes de cavaliers-raiders tatars et turkmènes qui rançonnent, pillent et saccagent la Hongrie, la Slovaquie et de vastes régions d’Autriche. Les peuples turcs d’Asie centrale ont constitué la réserve démographique et militaire de l’empire ottoman.

Dans les années 20 et 30 du 20ième siècle, le pantouranisme est l’idéologie de quelques savants turcologues; elle ne connait pas de traduction politique; elle est à ce titre désincarnée mais d’autant plus virulente sur le plan intellectuel. En 1942, quand le sort des armes paraît favorable au Troisième Reich et que les services de celui-ci encouragent les peuples non russes à déserter le service de Staline, le pantouranisme, qui veut profiter de cette aubaine, gagne des adeptes et sort de la discrétion. Un certain Turkes, qui deviendra le leader des “Loups Gris” nationalistes, fait partie de ceux qui réclament une alliance rapide avec l’Allemagne pour participer au démantèlement de l’Union Soviétique jugée trop vite moribonde, parce qu’elle n’a pas encore reçu, via l’Iran occupé, un matériel moderne venu des Etats-Unis. Le mouvement des “Loups Gris”, intéressant à plus d’un titre et bien structuré, s’alignera sur des positions panturques pures et laïques jusqu’en 1965, année où il fera une sorte d’aggiornamento et admettra un “islamisme” offensif, à condition qu’il soit dirigé par des éléments turcs. Aujourd’hui, ce mouvement, qui a connu la répression du régime, est partagé: ainsi, il ne veut pas d’une adhésion turque à l’Europe, car, prétend-il, une immersion de l’Etat turc dans l’UE conduirait à lui faire perdre toute “turcicité”. Il me paraît dès lors important de ne pas confondre trois strates idéologiques présente en Turquie actuellement: le kémalisme, l’idéologie nationaliste des Loups Gris et le pantouranisme, dans son orientation libérale et pro-occidentale.

Diverses idéologies turques

En effet, le kémalisme voulait et veut encore (dans la mesure où il domine) aligner la Turquie sur l’Europe, l’européaniser sur les plans intellectuels et spirituels sans pour autant la christianiser. Dans ce but, Kemal Ataturk développe un mythe “hittite”. Pour lui, la Turquie est l’héritière de l’empire hittite, peuple indo-européen venu de l’espace danubien pour s’élancer vers le Proche-Orient et se heurter à l’Egypte. C’est la raison pour laquelle il crée un musée hittite à Ankara et encourage les fouilles pour redécouvrir cette civilisation à la charnière de la proto-histoire et de l’histoire. L’idéologie des Loups Gris, qui se dénomment eux-mêmes les “idéalistes”, est panturquiste mais ses avatars ont parfois admis l’islamisation et ont refusé, récemment, l’adhésion à l’UE, que préconiserait tout néo-kémalisme fidèle à ses options de base. Les libéraux et les sociaux-démocrates turcs (pour autant que ces labels idéologiques aient une signification en dehors de l’Europe occidentale) sont souvent à la fois panturcs et pro-américains, anti-arabes, anti-russes et pro-UE.

Après la défaite électorale des démocrates américains et l’avènement de Bush à la présidence, la stratégie américaine s’est quelque peu modifiée. L’alliance qui domine est surtout wahhabite-puritaine; elle mise sur un islamisme simplifié et offensif plus exportable et, en théorie, détaché des appartenances ethniques. L’objectif est de fabriquer une idéologie mobilisatrice d’éléments agressifs pour réaliser le projet d’un “Grand Moyen Orient” intégré, servant de débouché pour une industrie américaine toujours en quête de clients. Ce “Grand Moyen Orient” a l’atout d’avoir une démographie en hausse, ce qui permet de prévoir d’importantes plus-values (l’iranologue français Bernard Hourcade, dans une étude très fouillée, constate toutefois le ressac démographique de l’Iran, en dépit de l’idéologie natalisme du pouvoir islamique; cf. B. Hourcade, Iran. Nouvelles identités d’une république, Ed. Belin/Documentation Française, 2002).

L’alliance wahhabite-puritaine recouvre aussi —c’est l’évidence même— une alliance économique axée sur le pétrole (saoudien et texan). Avec Bush, c’est une stratégie plus pétrolière que historico-politique qui s’installe, et qui bouleverse certaines traditions diplomatiques américaines, notamment celles qu’avaient déployées les démocrates et les conservateurs classiques (que l’on ne confondra pas avec les néo-conservateurs actuels). Cette nouvelle stratégie pétrolière ne satisfait pas les rêves turcs. Qui, eux, visent essentiellement à récupérer le pétrole de Mossoul. En effet, la Turquie, de Mustafa Kemal à aujourd’hui, est un Etat aux ressources énergétiques rares, insuffisantes pour satisfaire les besoins toujours plus pressants d’une population en croissance rapide. Les nappes pétrolifères de l’Est du pays, dans le Kurdistan montagnard en ébullition, à proximité de la frontière irakienne, sont insuffisantes mais nécessaires, ce qui explique aussi la hantise et la phobie du régime turc pour toute idée d’une émancipation nationale kurde pouvant aboutir à une sécession. Les départements autour de ces quelques puits de pétrole sont tous sous le statut d’état d’exception, notamment la région de Batman où se situe la principale raffinerie de pétrole turc. Pour Ankara, la fidélité à l’alliance américaine devait à terme trouver une récompense: recevoir une certaine indépendance énergétique, par le biais de revendications territoriales issues d’une idéologie panturquiste ou néo-ottomane, soit en annexant le Kurdistan irakien, soit en forgeant une alliance avec l’Azerbaïdjan, Etat turcophone mais iranisé, soit en recevant toutes sortes d’avantages dans l’exploitation du pétrole de la région caspienne, du moins dans ses parties turcophones. La stratégie pétrolière de Bush vise, elle, à concentrer un maximum de ressources en hydrocarbures entre les mains de ceux qui, au Texas comme dans la péninsule arabique, en possèdent déjà beaucoup. La Turquie, comme personne d’autre, n’est invitée au partage. Dans de telles conditions, la Turquie ne peut espérer récupérer Mossoul.

“Hürriyet” et la question kurde

Récemment, le principal quotidien turc, “Hürriyet”, suggère indirectement une paix aux Kurdes, dans la mesure où il dit ne plus craindre ouvertement la création d’un Kurdistan indépendant dans le nord de l’Irak. Pour “Hürriyet”, désormais, le Kurdistan indépendant du nord de l’Irak pourrait parfaitement cohabiter avec un Kurdistan autonome sur le territoire de la république turque, à condition que s’instaure une sorte de marché commun turco-kurde, dont la principale source d’énergie serait ce pétrole tant convoité de Mossoul. C’est la première fois qu’un quotidien turc, de l’importance de “Hürriyet”, ose évoquer l’idée d’un Kurdistan autonome. L’objectif de ce nouvel engouement kurde est à l’évidence de récupérer le pétrole de Mossoul, cédé à contre-coeur par la Turquie en 1923, et d’empêcher les Chiites irakiens, alliés des Etats-Unis, de faire main base sur l’ensemble des ressources en hydrocarbures de l’Irak dépecé. Le vent est en train de tourner en Turquie et Bush, contrairement à Clinton, n’a pas carressé son allié turc dans le sens du poil. Une négligence qui pourrait être lourde de conséquence.

L’alliance entre Washington et les Wahhabites est un fait, malgré les rideaux de fumée médiatiques, évoquant une guerre des civilisations entre un Occident dominé par l’Amérique et un monde arabo-musulman travaillé par l’idéologie de Ben Laden. Posé comme l’ennemi public n°1 sur la planète entière après les attentats de New York en septembre 2001, Oussama Ben Laden reste curieusement introuvable, ce qui permet de faire de sa personne le croquemitaine universel, se profilant derrière tous les attentats sordides qui ensanglantent la planète. Ben Laden est sans doute le modèle tout trouvé pour des musulmans déboussolés dans les grandes banlieues sinistres où l’on parque les immigrés en Occident, mais il est loin de représenter tout l’islam. Son islam n’est pas celui de l’Iran, qui choisit d’autres alliances stratégiques, avec la Chine ou avec la Russie. Son islam n’est pas non plus celui de l’islam russophile d’Asie centrale, qui, même s’il est fortement battu en brèche depuis l’effondrement du soviétisme, ne souhaite pas se voir inféodé à un “Grand Moyen Orient”, entièrement sous la tutelle des trusts américains. Il existe non pas un islam mais des islams comme le disait très justement le géopolitologue français Yves Lacoste. Les islamismes radicaux, qui se proclament bruyamment anti-américains, font souvent le jeu de Washington et peuvent, le cas échéant, être considérés comme des créations des services spéciaux, servant de leviers à des opérations de guerre indirecte.

L’islamisme : un levier de déstabilisation permanente

Bon nombre de ces islams radicaux sont effectivement des leviers pour créer du désordre partout. C’est le cas en France pour briser et affaiblir l’une des principales puissances de l’axe potentiel unissant Paris, Berlin et Moscou. C’est le cas dans le sud de la Thaïlande, déstabilisé par sa minorité musulmane. Ce sera demain le cas en Inde, un pays qui se développe plus lentement et plus sûrement que la Chine, déjà dans le collimateur de Washington.

Pour ce qui concerne la Russie, l’alliance Washington-Ankara permettait aux Etats-Unis d’occuper l’Anatolie, base de départ de la conquête ottomane des Balkans, dont la façade orientale, avec la Bulgarie et la Roumanie, était inféodée, à partir de 1945, à la puissance soviétique; de se trouver proche du Caucase que les Allemands n’avaient pas pu conquérir en 1941-42 et de tenir en échec les puissances arabes du Proche-Orient et l’Egypte, alors alliées de l’URSS. Aujourd’hui, la Turquie sert de base arrière aux terroristes tchétchènes et d’alliée des Azeris. Seule la question de Mossoul a jeté un froid sur les relations turco-américaines et permis un rapprochement avec la Russie. L’alliance entre Washington et les wahhabites permet d’instrumentaliser des islamistes dans le conflit tchétchène et ailleurs en Asie centrale, voire de trouver des sources de financement pour remettre l’Albanie anti-serbe sur les rails.

Le panturquisme et l’islamisme wahhabite sont des leviers, tout comme la Fondation Soros, et toutes les fondations de même nature, pour parfaire ce que les géopolitologues anglo-saxons ont nommé le “Grand Jeu”, qui est, hier comme aujourd’hui, la volonté de contenir ou de détruire la puissance impériale russe.

Robert STEUCKERS,

Forest-Flotzenberg/Nancy, 26 novembre 2005.

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12-09-07

Sur la situation actuelle de la Russie (2005-2006)

Dit is een publicatie van een oudere tekst, door Robert Steuckers.

Extrait d’une allocution de Robert Steuckers à la Tribune de “Terre & Peuple-Lorraine”, à Nancy, le 26 novembre 2005

La situation actuelle de la Russie est assez aisément définissable: cette superpuissance européenne en recul dramatique fait face, depuis la fin de l’ère Gorbatchev, à trois offensives de guerre indirecte; 1) elle subit une stratégie d’encerclement; 2) elle subit une deuxième stratégie, qui vise son morcellement; 3) elle subit un processus de subversion intérieure qui mine ses capacités de résister aux défis du monde extérieur.

1. La stratégie d’encerclement est clairement perceptible: à la périphérie du territoire de l’actuelle Fédération de Russie, sur des zones qui firent partie de l’empire des Tsars et de l’ex-URSS ou qui en furent des glacis, nous voyons, depuis la fin de l’ère Gorbatchev, se constituer une zone de turbulences permanentes. Cette zone comprend le Caucase, l’Asie centrale, l’Ukraine et, potentiellement, dans une éventuelle offensive ennemie ultérieure, le bassin de la Kama, avec une agitation programmée à l’extérieur des Tatars et des Bachkirs, regroupés dans des “républiques” autonomes de la Fédération (les investissements étrangers dans ces régions sont d’ores et déjà bien plus élevés que dans le reste de la Fédération). Après les glacis conquis depuis Pierre le Grand, on programme, à Washington, l’émergence d’un islam très septentrional, sur le site même des khanats tatars terrassés jadis par Ivan le Terrible. Après l’encerclement de l’ancien empire russe et soviétique, viendra peut-être l’encerclement du tremplin moscovite, du noyau premier de cet empire. Cette stratégie d’encerclement prend le relais de la stratégie d’endiguement, qui fut celle préconisée par Mackinder et ses successeurs, dont Lord Curzon, contre la Russie de Nicolas II et contre l’Union Soviétique de Lénine à Gorbatchev.

2. La stratégie du morcellement de l’espace russe, dont nous parlait Alexandre Douguine lors de ses récentes interventions à Anvers (11 nov. 2005) et à Bruxelles (12 nov. 2005) découle très logiquement de la stratégie d’encerclement , qui, notamment, vise à agiter les peuples ou les ethnies ou les communautés religieuses ou mafieuses de la “zone des turbulences permanentes” de façon à les détacher de l’espace impérial russe défunt et de l’espace spirituel de la “civilisation russe” (Douguine), concept dynamique que l’on comparera utilement à la notion de “civilisation iranienne” qu’évoquait le dernier Shah d’Iran dans le plaidoyer pro domo qu’il adressait à l’histoire (cf. Mohammad Reza Pahlavi, Réponse à l’histoire, Albin Michel, 1979). L’espace de la “civilisation russe” a connu son extension maximale avec l’URSS de Brejnev, avec, en prime, une “Wachstumspitze” (une “pointe avancée”) en Afghanistan. Malheureusement, la période de cette extension maximale n’était pas marquée par une grandeur traditionnelle, comme sous certains tsars ou comparable à ce que le Shah entendait par “civilisation iranienne”, mais par une idéologie froide, mécaniciste et guindée, peu susceptible de susciter les adhésions, de gagner la bataille planétaire au niveau de ce que les Américains, avec Joseph Nye, appellent aujourd’hui le “soft power”, soit le pouvoir culturel.

3. La stratégie de subversion vise plusieurs objectifs, déjà implicites dans les deux stratégies que nous venons d’évoquer: 1) imposer à la Russie un idéal démocratique importé, fabriqué de toutes pièces, comparable à celui que véhiculait la “révolution orange” en Ukraine l’an dernier. 2) contrôler les médias russes et suggérer un “way of life” de type américano-occidental, irréalisable pour la grande masse du peuple russe. 3) gagner en Russie une bataille métapolitique en faisant jouer le prestige du “soft power” occidental. Cette stratégie de subversion est portée par diverses officines téléguidées depuis les Etats-Unis et financées par des réseaux capitalistes internationaux. Nous avons là, pêle-mêle, la Freedom House, l’International Republican Institute, le National Endownment for Democracy, la Fondation Soros, le National Democratic Institute, l’Open Society Institute (dont bon nombre de subdivisions et de départementssont consacrés aux Balkans, à l’Ukraine et à la Biélorussie), etc. Le concours de toutes ces fondations, avec l’aide des grandes agences médiatiques internationales, a contribué à mettre sur pied des mouvements comme Otpor en Serbie (pour renverser Milosevic), comme Pora en Ukraine (avec la révolution orange de la belle Ioulia), comme Kmara en Géorgie pour faire triompher un candidat qui accepterait l’inféodation complète du pays à l’OTAN, ou comme la révolution des tulipes au Kirghizistan et, enfin, comme une révolution qui, elle, contrairement aux autres, a du mal à démarrer, parce que la leçon a été apprise: je veux parler ici de l’agitation, timide et jugulée, du mouvement “Subr” (= “Bison”) en Biélorussie. L’hebdomadaire allemand Der Spiegel, dans un article de longue haleine publié en deux volets, explicitait le mode de fonctionnement de cette vaste entreprise de subversion, à têtes multiples telle l’hydre de la mythologie grecque. Les enquêteurs de cet hebdomadaire de Hambourg nous apprenaient comment se déroulait effectivement la formation des personnages principaux de cette vaste entreprise. Le Spiegel nous rappelle, fort utilement, que l’essentiel de cette formation se trouve consigné dans un film de Peter Ackerman, intitulé “Bringing Down a Dictator” (= Faire tomber un dictateur). Le titre dévoile clairement les intentions des auteurs: faire tomber, non pas véritablement des dictateurs, mais des leaders politiques qui déplaisent à l’Amérique ou qui ne veulent pas s’aligner sur les diktats du néo-libéralisme. En juin 2005, les jeunes recrutés dans les pays à subvertir et engagés dans ces entreprises de subversion destinées à de larges franges de la zone des turbulences, se sont réunis en Albanie pour mettre au point les nouveaux aspects de la stratégie et planifier l’avenir de leurs activités.

Pour résumer, l’objectif des Etats-Unis, héritiers de la stratégie anglo-saxonne mise au point par Mahan, Mackinder et Lea dans la première décennie du 20ième siècle, est 1) d’encercler la Russie selon les thèses géopolitiques et géostratégiques des géopolitologues Lea et Mackinder; 2) de morceler et satelliser la zone de tubulences et, ensuite, dans une phase ultérieure, le reste de la Fédération russe selon la stratégie de balkanisation mise au point par Lord Curzon à partir du Traité de Versailles de 1919; effectivement, après la révolution bolchevique et la guerre civile entre Rouges et Blancs, Lord Curzon souhaitait créer ou faire émerger un maximum d’Etats tampons, dépendants et économiquement précaires, entre l’Allemagne de Weimar et la nouvelle URSS. Cette stratégie visait à appuyer la Pologne, avec le concours de la France, sans que cette Pologne instrumentalisée ne puisse développer une industrie autonome et viable, tout en étant obligée de consacrer 39% de son budget à l’entretien d’une armée. Selon le Colonel russe Morozov, ce stratagème a été ressorti du placard dans les années 90, dans la mesure où l’armée polonaise a augmenté ses effectifs dans l’OTAN tandis que la Bundeswehr allemande a été réduite (aux mêmes effectifs que la nouvelle armée polonaise) et que l’armée russe connaît un ressac épouvantable, faute de budgets substantiels. Aujourd’hui, la réactualisation des projets de morcellement à la Curzon, est perceptible dans le Caucase et en Asie centrale, non seulement contre la Russie mais aussi contre l’Iran. Enfin, 3) de subvertir la Russie par tous les moyens que peut fournir un “soft power” dominant. En gros, il s’agit de provoquer en Russie un soulèvement orchestré par les médias contre Poutine sur le modèle de ce qui s’est passé en Ukraine fin 2004.

Double pari: sur le pantouranisme, sur l’islamisme saoudien

C’est dans ce cadre qu’il faut analyser le double pari des stratèges américains de ces trois dernières décennies : le pari sur le monde turc/turcophone et le pari sur la carte musulmane wahhabite saoudienne. Le pari sur le monde turc était bien clairement exprimé sous Clinton, un Président sous lequel les trois stratégies énumérées dans la première partir de cet exposé ont été mises en oeuvre. De surcroît, pour injecter dans la région un soft power puissant mais inféodé aux agences américaines, on prévoyait le lancement d’un satellite de télécommunication afin de créer une chaîne unique turcophone, dans une langue turque unifiée et standardisée, capable de diffuser un message bien orchestré en Asie centrale jusqu’aux confins de la Chine.

Le pari sur les réseaux wahhabites saoudiens remonte à l’époque où il fallait recruter des hommes de main contre les troupes soviétiques présentes en Afghanistan. Des combattants de la foi musulmane, les mudjahiddins, s’engageaient dans des formations militaires bien entraînées pour appuyer les Pachtouns hostiles à la présence russe. Parmi eux, un certain Oussama Ben Laden, qui financera et appuyera les “talibans”.

Le pari sur le monde turc était un pari plus homogène et plus cohérent, en fin de compte, plus “impérial” que “nomade”, dans la mesure où l’empire ottoman, héritier de bon nombre d’institutions impériales de la Perse sassanide et de la romanité greco-byzantine, possédait les structures organisées d’un empire tandis que l’islam wahhabite garde toutes les caractéristiques des tribus de la péninsule arabique, qui ont eu l’enthousiasme de bousculer les empires byzantin et perse moribonds mais non l’endurance de gérer ces territoires civilisés et urbanisés sur le long terme. Mais le pari sur le monde turc, du temps de Clinton, n’était pas un néo-byzantinisme ou un néo-ottomanisme. Il pariait bien plutôt sur une idéologie nouvelle, datant du 20ième siècle, qui posait la Turquie comme l’avant-garde des peuples mobiles, pasteurs, nomades et cavaliers du Touran, d’Asie centrale. Cette idéologie est le panturquisme ou le pantouranisme. Elle a servi un objectif anti-communiste et anti-soviétique, depuis le temps de l’Allemagne nazie jusqu’aux Etats-Unis de Clinton, où la Turquie était posée tout à la fois comme cette avant-garde pantouranienne en direction de l’Ouest et comme l’avant-garde de l’OTAN dans la zone sensible de la Mer Noire.

Pantouranisme: un lien millénaire avec les peuples turcs d’Asie centrale

Le pantouranisme est une idéologie diffuse, grandiloquente, qui ne peut trouver aucune concrétisation sans un appui extérieur, sans l’aide d’une puissance étrangère dominant les mers et possédant une solide infrastructure industrielle. L’idéologie pantouranienne a toujours été latente dans l’histoire turque, mais elle n’a été théorisée, de façon complète, que dans les années 20 du 20ième siècle, à la suite et sur le modèle des idéologies pangermanistes et panslavistes. Elle est portée par un argument historique valable du point de vue turc: c’est en effet toujours un apport turc (turkmène, tatar ou ouzbek) venu d’Asie centrale qui a permis à l’Empire ottoman de renforcer ses armées et de mener des opérations en Europe et au Moyen-Orient, contre la Sainte-Ligue, l’Autriche-Hongrie ou l’Empire perse. Quelques exemples: le calife de Bagdad fait appel aux troupes turques de Toghrul Bey venues du fonds de la steppe pour rétablir l’ordre dans le califat arabe en déliquescence; les Seldjouks, qui arrivent au 11ième siècle et battent les Byzantins à Manzikert en 1071, viennent eux aussi d’Asie centrale; les derniers Grecs de Trébizonde doivent finir par céder face aux masses rurales de l’arrière-pays, entièrement composées de pasteurs turkmènes, alliés des Ottomans; à Vienne en 1683, l’armée ottomane est appuyée par des colonnes volantes de cavaliers-raiders tatars et turkmènes qui rançonnent, pillent et saccagent la Hongrie, la Slovaquie et de vastes régions d’Autriche. Les peuples turcs d’Asie centrale ont constitué la réserve démographique et militaire de l’empire ottoman.

Dans les années 20 et 30 du 20ième siècle, le pantouranisme est l’idéologie de quelques savants turcologues; elle ne connait pas de traduction politique; elle est à ce titre désincarnée mais d’autant plus virulente sur le plan intellectuel. En 1942, quand le sort des armes paraît favorable au Troisième Reich et que les services de celui-ci encouragent les peuples non russes à déserter le service de Staline, le pantouranisme, qui veut profiter de cette aubaine, gagne des adeptes et sort de la discrétion. Un certain Turkes, qui deviendra le leader des “Loups Gris” nationalistes, fait partie de ceux qui réclament une alliance rapide avec l’Allemagne pour participer au démantèlement de l’Union Soviétique jugée trop vite moribonde, parce qu’elle n’a pas encore reçu, via l’Iran occupé, un matériel moderne venu des Etats-Unis. Le mouvement des “Loups Gris”, intéressant à plus d’un titre et bien structuré, s’alignera sur des positions panturques pures et laïques jusqu’en 1965, année où il fera une sorte d’aggiornamento et admettra un “islamisme” offensif, à condition qu’il soit dirigé par des éléments turcs. Aujourd’hui, ce mouvement, qui a connu la répression du régime, est partagé: ainsi, il ne veut pas d’une adhésion turque à l’Europe, car, prétend-il, une immersion de l’Etat turc dans l’UE conduirait à lui faire perdre toute “turcicité”. Il me paraît dès lors important de ne pas confondre trois strates idéologiques présente en Turquie actuellement: le kémalisme, l’idéologie nationaliste des Loups Gris et le pantouranisme, dans son orientation libérale et pro-occidentale.

Diverses idéologies turques

En effet, le kémalisme voulait et veut encore (dans la mesure où il domine) aligner la Turquie sur l’Europe, l’européaniser sur les plans intellectuels et spirituels sans pour autant la christianiser. Dans ce but, Kemal Ataturk développe un mythe “hittite”. Pour lui, la Turquie est l’héritière de l’empire hittite, peuple indo-européen venu de l’espace danubien pour s’élancer vers le Proche-Orient et se heurter à l’Egypte. C’est la raison pour laquelle il crée un musée hittite à Ankara et encourage les fouilles pour redécouvrir cette civilisation à la charnière de la proto-histoire et de l’histoire. L’idéologie des Loups Gris, qui se dénomment eux-mêmes les “idéalistes”, est panturquiste mais ses avatars ont parfois admis l’islamisation et ont refusé, récemment, l’adhésion à l’UE, que préconiserait tout néo-kémalisme fidèle à ses options de base. Les libéraux et les sociaux-démocrates turcs (pour autant que ces labels idéologiques aient une signification en dehors de l’Europe occidentale) sont souvent à la fois panturcs et pro-américains, anti-arabes, anti-russes et pro-UE.

Après la défaite électorale des démocrates américains et l’avènement de Bush à la présidence, la stratégie américaine s’est quelque peu modifiée. L’alliance qui domine est surtout wahhabite-puritaine; elle mise sur un islamisme simplifié et offensif plus exportable et, en théorie, détaché des appartenances ethniques. L’objectif est de fabriquer une idéologie mobilisatrice d’éléments agressifs pour réaliser le projet d’un “Grand Moyen Orient” intégré, servant de débouché pour une industrie américaine toujours en quête de clients. Ce “Grand Moyen Orient” a l’atout d’avoir une démographie en hausse, ce qui permet de prévoir d’importantes plus-values (l’iranologue français Bernard Hourcade, dans une étude très fouillée, constate toutefois le ressac démographique de l’Iran, en dépit de l’idéologie natalisme du pouvoir islamique; cf. B. Hourcade, Iran. Nouvelles identités d’une république, Ed. Belin/Documentation Française, 2002).

L’alliance wahhabite-puritaine recouvre aussi —c’est l’évidence même— une alliance économique axée sur le pétrole (saoudien et texan). Avec Bush, c’est une stratégie plus pétrolière que historico-politique qui s’installe, et qui bouleverse certaines traditions diplomatiques américaines, notamment celles qu’avaient déployées les démocrates et les conservateurs classiques (que l’on ne confondra pas avec les néo-conservateurs actuels). Cette nouvelle stratégie pétrolière ne satisfait pas les rêves turcs. Qui, eux, visent essentiellement à récupérer le pétrole de Mossoul. En effet, la Turquie, de Mustafa Kemal à aujourd’hui, est un Etat aux ressources énergétiques rares, insuffisantes pour satisfaire les besoins toujours plus pressants d’une population en croissance rapide. Les nappes pétrolifères de l’Est du pays, dans le Kurdistan montagnard en ébullition, à proximité de la frontière irakienne, sont insuffisantes mais nécessaires, ce qui explique aussi la hantise et la phobie du régime turc pour toute idée d’une émancipation nationale kurde pouvant aboutir à une sécession. Les départements autour de ces quelques puits de pétrole sont tous sous le statut d’état d’exception, notamment la région de Batman où se situe la principale raffinerie de pétrole turc. Pour Ankara, la fidélité à l’alliance américaine devait à terme trouver une récompense: recevoir une certaine indépendance énergétique, par le biais de revendications territoriales issues d’une idéologie panturquiste ou néo-ottomane, soit en annexant le Kurdistan irakien, soit en forgeant une alliance avec l’Azerbaïdjan, Etat turcophone mais iranisé, soit en recevant toutes sortes d’avantages dans l’exploitation du pétrole de la région caspienne, du moins dans ses parties turcophones. La stratégie pétrolière de Bush vise, elle, à concentrer un maximum de ressources en hydrocarbures entre les mains de ceux qui, au Texas comme dans la péninsule arabique, en possèdent déjà beaucoup. La Turquie, comme personne d’autre, n’est invitée au partage. Dans de telles conditions, la Turquie ne peut espérer récupérer Mossoul.

“Hürriyet” et la question kurde

Récemment, le principal quotidien turc, “Hürriyet”, suggère indirectement une paix aux Kurdes, dans la mesure où il dit ne plus craindre ouvertement la création d’un Kurdistan indépendant dans le nord de l’Irak. Pour “Hürriyet”, désormais, le Kurdistan indépendant du nord de l’Irak pourrait parfaitement cohabiter avec un Kurdistan autonome sur le territoire de la république turque, à condition que s’instaure une sorte de marché commun turco-kurde, dont la principale source d’énergie serait ce pétrole tant convoité de Mossoul. C’est la première fois qu’un quotidien turc, de l’importance de “Hürriyet”, ose évoquer l’idée d’un Kurdistan autonome. L’objectif de ce nouvel engouement kurde est à l’évidence de récupérer le pétrole de Mossoul, cédé à contre-coeur par la Turquie en 1923, et d’empêcher les Chiites irakiens, alliés des Etats-Unis, de faire main base sur l’ensemble des ressources en hydrocarbures de l’Irak dépecé. Le vent est en train de tourner en Turquie et Bush, contrairement à Clinton, n’a pas carressé son allié turc dans le sens du poil. Une négligence qui pourrait être lourde de conséquence.

L’alliance entre Washington et les Wahhabites est un fait, malgré les rideaux de fumée médiatiques, évoquant une guerre des civilisations entre un Occident dominé par l’Amérique et un monde arabo-musulman travaillé par l’idéologie de Ben Laden. Posé comme l’ennemi public n°1 sur la planète entière après les attentats de New York en septembre 2001, Oussama Ben Laden reste curieusement introuvable, ce qui permet de faire de sa personne le croquemitaine universel, se profilant derrière tous les attentats sordides qui ensanglantent la planète. Ben Laden est sans doute le modèle tout trouvé pour des musulmans déboussolés dans les grandes banlieues sinistres où l’on parque les immigrés en Occident, mais il est loin de représenter tout l’islam. Son islam n’est pas celui de l’Iran, qui choisit d’autres alliances stratégiques, avec la Chine ou avec la Russie. Son islam n’est pas non plus celui de l’islam russophile d’Asie centrale, qui, même s’il est fortement battu en brèche depuis l’effondrement du soviétisme, ne souhaite pas se voir inféodé à un “Grand Moyen Orient”, entièrement sous la tutelle des trusts américains. Il existe non pas un islam mais des islams comme le disait très justement le géopolitologue français Yves Lacoste. Les islamismes radicaux, qui se proclament bruyamment anti-américains, font souvent le jeu de Washington et peuvent, le cas échéant, être considérés comme des créations des services spéciaux, servant de leviers à des opérations de guerre indirecte.

L’islamisme : un levier de déstabilisation permanente

Bon nombre de ces islams radicaux sont effectivement des leviers pour créer du désordre partout. C’est le cas en France pour briser et affaiblir l’une des principales puissances de l’axe potentiel unissant Paris, Berlin et Moscou. C’est le cas dans le sud de la Thaïlande, déstabilisé par sa minorité musulmane. Ce sera demain le cas en Inde, un pays qui se développe plus lentement et plus sûrement que la Chine, déjà dans le collimateur de Washington.

Pour ce qui concerne la Russie, l’alliance Washington-Ankara permettait aux Etats-Unis d’occuper l’Anatolie, base de départ de la conquête ottomane des Balkans, dont la façade orientale, avec la Bulgarie et la Roumanie, était inféodée, à partir de 1945, à la puissance soviétique; de se trouver proche du Caucase que les Allemands n’avaient pas pu conquérir en 1941-42 et de tenir en échec les puissances arabes du Proche-Orient et l’Egypte, alors alliées de l’URSS. Aujourd’hui, la Turquie sert de base arrière aux terroristes tchétchènes et d’alliée des Azeris. Seule la question de Mossoul a jeté un froid sur les relations turco-américaines et permis un rapprochement avec la Russie. L’alliance entre Washington et les wahhabites permet d’instrumentaliser des islamistes dans le conflit tchétchène et ailleurs en Asie centrale, voire de trouver des sources de financement pour remettre l’Albanie anti-serbe sur les rails.

Le panturquisme et l’islamisme wahhabite sont des leviers, tout comme la Fondation Soros, et toutes les fondations de même nature, pour parfaire ce que les géopolitologues anglo-saxons ont nommé le “Grand Jeu”, qui est, hier comme aujourd’hui, la volonté de contenir ou de détruire la puissance impériale russe.

Robert STEUCKERS,

Forest-Flotzenberg/Nancy, 26 novembre 2005.

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